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Argentine, Chili, Paraguay et Uruguay

Dimanche 14 mars 2010 7 14 /03 /Mars /2010 19:21

Toute personne ayant vécu à Buenos Aires a entendu parler de la casa chorizo, aussi dite "coloniale" ou "pompéienne" en raison de sa grande similitude avec les maisons de Pompéi. Mais qui sait exactement ce qu’est cette fameuse maison porteña ? Pour bien comprendre son modèle, encore faut-il comprendre la structure de la ville qui l’a vu naître : Buenos Aires, avec ses manzanas et ses cuadras. Pour cela, Céline Mignot, architecte formée en France mais installée de longue date outre-Atlantique, propose un parcours en trois étapes. Aujourd’hui, troisième volet de la série de trois articles parus dans le "petit journal.com", édition de Buenos Aires.
 

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(Photo : Gobierno de la Cuidad de Buenos Aires, Secretaría de cultura : La Casa Chorizo ; Programa para la preservación del Patrimonio Arquitectónico, Buenos Aires, 2000)

 

premier volet de la série : Buenos Aires, le plan fondateur

La ville de Buenos Aires est fondée en 1580 selon un code urbanistique appelé "lois des Indes" de Philippe II (une première tentative de fondation, en 1536, a échoué suite aux attaques des indigènes). Ces lois ont été définies en Espagne pour être appliquées à toutes les villes coloniales. C'est pour cette raison que la plupart des cités d’Amérique Latine respectent une structure identique. Elles recommandent d’établir la ville "si possible sur une élévation de terrain entourée de bonnes terres arables, près d’une source d’eau abondante et à proximité de forêts fournissant le combustible et le bois de charpente".

Echiquier et quadrillage

L’espace public est soumis à des normes précises et détaillées. Pour établir le plan de la ville, "on commencera par la place principale d’où partent des rues qui rejoignent les portes de la ville et les routes, en réservant assez d’espaces ouverts pour qu’en cas de croissance, la ville puisse toujours s’étendre de manière symétrique". Il est évident que les lois des Indes envisagent un schéma en échiquier, avec des intersections à angle droit et un quadrillage uniforme permettant une reproduction facile et une croissance urbaine illimitée.
La place principale (plaza mayor) doit être orientée de manière à ce que les quatre angles correspondent aux points cardinaux. Quant à sa morphologie, les règles précisent que la place doit suivre une forme rectangulaire, avec une longueur au moins une fois et demie supérieure à la largeur, proportion jugée plus adéquate que le carré pour "l’agora", le centre d’activités commerciales, sociales et politiques.

Arcades et églises

Les rues principales partent du milieu de chacun des côtés de la place et deux rues secondaires s’écartent de chacun des angles. "La place entière et les quatre rues principales qui en partent seront pourvues d’arcades car celles-ci sont très commodes pour ceux qui s’y rassemblent pour commercer", précisent les lois des Indes.
On prévoit également l’emplacement des édifices institutionnels. Dans les villes côtières, l’église principale doit faire face à la place, à côté du port. Les autres églises doivent être construites parallèlement à la côte pour être aperçues de loin. Dans les villes intérieures, l’église est placée à distance de la place, à l’écart des autres bâtiments et, si possible, en position surélevée, pour être visible de loin. Ce schéma de place principale se retrouve donc dans la plupart des capitales latinos, mais aussi dans toute l’Argentine.

De Viamonte à Independencia

Lorsqu’il fonde la ville en 1580, le conquistador espagnol Juan de Garay prévoit son extension sur quelque 150 manzanas (1,6 km2 environ). Santa María de los Buenos Ayres (selon le texte de l’acte fondateur) occupe alors un modeste carré de 15 manzanas de côté face au fleuve de La Plata, s’étendant de l’actuelle rue Viamonte au nord jusqu’à l’avenue Independencia au sud. De nos jours, la capitale fédérale s’étend sur 202 km2, une superficie deux fois supérieure à celle de Paris (105 km2).
Malgré la croissance vertigineuse de la ville, les caractéristiques du code urbanistique fondateur sont toujours visibles. Ainsi, la place principale, la rectangulaire Plaza de Mayo abrite aujourd’hui encore les bâtiments emblématiques du pouvoir : la Casa Rosada, la Cathédrale, le Cabildo (devenu un musée), le ministère de l’Economie, l’AFIP, le Banco Nación et la mairie. De même, la manzana et la cuadra restent des éléments caractéristiques de la ville.


Le modèle de la casa chorizo voyage avec les colonisateurs qui reproduisent leurs expériences outre-Atlantique : il est la synthèse de plusieurs styles espagnols, parmi lesquels domine celui de la maison d’Andalousie, région d’origine de la plupart des conquistadores. Pour sa part, la maison andalouse est l’héritière du modèle romain, raison pour laquelle on dit souvent que la casa chorizo trouve son origine dans la maison pompéienne. Toutefois, la maison coloniale porteña est un produit original, propre à l’Argentine.
La casa chorizo remonte à la moitié du 19e siècle. Elle provient de la répartition des amples terrains coloniaux suivant des murs mitoyens longitudinaux, conformément à la trame en damier. Elle s’organise à partir d’un terrain type de 8,66 mètres de large (10 varas), mesure selon laquelle a été divisée la manzana.

Hiérarchie de cours

La maison que l’on appelait "à cour" est la maison coloniale, qui s’organisait à partir de plusieurs cours hiérarchisées. La première, donnant sur la rue, était entourée par des chambres destinées aux réunions et à la réception (et pouvant devenir des bureaux ou des cochères). La deuxième était entourée des chambres à coucher des propriétaires (cour intime) et la troisième rassemblait les services (cuisines, dépôts, toilettes, chambres pour les employés domestiques).
En général, on pénètre dans la maison depuis la porte extérieure, par un vestibule situé du côté opposé des chambres. Le vestibule communique avec la pièce principale donnant sur la rue et avec le premier patio par une seconde porte. Les chambres sont disposées en file indienne et reliées entre elles par une circulation intérieure qui ouvre aussi sur une galerie couverte, adjacente au patio.
Nous connaissons tous ce modèle : on le trouve un peu partout à Buenos Aires, ou décrit dans la littérature comme dans le conte Casa Tomada de Julio Cortazar ou encore dans de nombreux poèmes de Jorge Luis Borges comme Ferveur de Buenos Aires….

Extérieur et intime

Synonyme de casa chorizo, le patio est un élément indispensable de la maison. Pendant une longue période de l’année, on vit dans ces patios, espaces à la fois extérieurs et intimes. C’est le lieu où tout le monde se réunit, où se déroule la vie en communauté, l’espace considéré comme le plus agréable de la maison.
Le patio permet aussi à la lumière d’entrer et d’éclairer les dépendances du logis. Il est indispensable dans la casa chorizo : compte tenu de l’étroitesse de la parcelle et de sa répartition toute en longueur, les pièces ne donnant pas sur la rue ne seraient en cas contraire absolument pas éclairées. La vue aérienne des bloques révèle un ensemble régulier de constructions, percé d’orifices carrés ou rectangulaires – les patios – qui ressemblent à des fenêtres par où pénètre le soleil.
"Le patio est la pente par quoi le ciel entre dans la maison" écrit ainsi Jorge Luis Borges (Ferveur de Buenos Aires, "Un Patio", Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Ed. Gallimard 1993). Le patio et la lumière reviennent régulièrement dans les poèmes de Borges. Le patio est à la fois pièce centrale, "cœur" de la maison et puits de lumière indispensable pour éclairer les pièces du fond, vu la profondeur du terrain, comme l’avait remarqué Le Corbusier : "Voici le terrain à bâtir !! Pas de lumière !"
Buenos Aires se dit "la ville la plus européenne d’Amérique Latine". Ses principales caractéristiques architecturales sont héritées du siècle précédent ; ses vestiges restent ancrés dans la ville actuelle : la rue droite, sans fin jusqu’à la pampa, la casa chorizo et ses successions de patios.

Céline MIGNOT
http://www.celinemignot.com.ar/
(www.lepetitjournal.com - Buenos Aires) jeudi 10 décembre 2009

Nouvelle image

 

Tracé
Le tracé de Buenos Aires est commun à la plupart des villes fondées en Amérique : des carreaux réguliers pour les blocs et les rues, tous identiques. Ces carreaux délimitent les "pâtés de maison" ou manzanas.
La manzana traditionnelle de la colonisation espagnole est un bloc d’habitation de 150 "varas" de côté, soit environ 129,9 m (1 vara = 0,866 m.), qui représente la distance minimale obligée entre deux rues parallèles. La manzana a donc la forme d’un carré de quelque 110 mètres de côté, entouré de rues de 7, 9 ou 11 mètres. Traditionnellement, la manzana est libre en son intérieur, ouverte sur le jardin ; aujourd’hui, malheureusement, ce qui était le pulmón de manzana est trop souvent bâti.

Le "damier maniaque"
La cuadra, elle, correspond à un côté de l’îlot, c’est-à-dire au groupe de maisons délimité par des rues ou d’autres espaces non construits. La cuadra regroupe donc la rue, les façades et la maison. Avec le temps, l’omniprésence de la trame orthogonale a résisté, ce "damier maniaque" selon l’expression de Le Corbusier, la poursuite sans fin de ce plan venant d’Espagne… il y a plus de trois cents ans ! “Oh, là ! Est-ce possible? Quelle aventure !” Vous numérotez vos maisons par un chiffre qui exprime leur distance comptée depuis l’est, pour les rues perpendiculaires à la mer, et depuis l’avenue axiale de Mayo, pour les rues parallèles à la mer ; vous avez des maisons portant le numéro 25.000, ce qui révèle une rue de 25 km en ligne droite. Mais vos rues sont recoupées à 120 m. De quoi devenir fou !" (Le Corbusier, Précisions, Neuvième conférence : Le plan “voisin” de Paris, cycle de 9 conférences qu’il a animé à Buenos Aires en 1929 invité par Victoria Occampo).
Qui n’a pas été surpris en arrivant à Buenos Aires par la numération des rues ? L’explication est pourtant simple : le numéro 626 désigne la maison à six cuadras du début de la rue et à 26 m de distance de l’angle de la rue. Aujourd’hui, à Paris, on se surprend à chercher le numéro 92 situé face au n° 73 de la même rue ! Chose impossible à Buenos Aires !

Triomphe horizontal
Dans la ville en damier, le tracé des artères est rectiligne et il y a toujours l’horizon, le ciel au bout ; à l’ouest, le soleil couchant. Une ville où "les lignes horizontales triomphent des lignes verticales", où le faubourg se fond dans la pampa, où les rues "renoncent à leur géométrie obstinée et brisent des files" pour faire naître des places et des maisons "si tristement semblables" avec leurs balustrade et leur seuil de marbre. Telle était la vision de Jorge Luis Borges dans Inquisiciones, "Buenos Aires" (Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Ed. Gallimard 1993), parlant de sa ville natale.
Comme nouvelle citadine porteña, ce sont justement ces maisons "si tristement semblables" qui m’intéressent et m’attirent. Car en réalité, les façades de Buenos Aires sont à la fois "semblables" et disparates, grâce aux nouvelles constructions, très éloignées de celles que l’on faisait au 19e siècle. Et la casa chorizo, avec son patio est la plus représentative de la ville de Buenos Aires.


Par FrançaisduMonde.adfe.conesud - Publié dans : Argentine
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